Little Africa

Le ciel céruléen n’est troublé que par le blanc nacré de quelques petits nuages épars. Un vent léger rafraîchit la tiédeur de ce printemps en avance sur le calendrier des saisons. En ce début d’après-midi du mois de mars, je sors de la station de métro Château Rouge afin de dénicher dans ce quartier situé au Nord de Paris, des tissus originaux pour un ami couturier.

Une foule dense et bigarrée se presse tout autour de la bouche de métro. Il règne une grande animation et une volubile conversation à propos de courses hippiques émerge au milieu du trottoir. Un homme tient le journal Paris Turf à la main et un Bic rouge dans l’autre.

Spécialiste en jactance parisienne, même s’il m’arrive de placoter sur WhatsApp avec ma meilleure amie résidente au Québec, il m’est impossible de discerner si son accent provient du Sénégal, du Mali ou de tout autre état africain.
Il écoute avec une grande attention son interlocuteur en complet veston et dreadlocks. A son tour, il hausse la voix, agite les bras dans tous les sens, puis les deux comparses échangent des tapes amicales. Ce duo truculent se dirigera un peu plus tard vers le bistrot P.M.U le plus proche. Une odeur de maïs grillé se répand dans l’air avec insistance. Une matrone, drapée et coiffée d’un wax aux impressions végétales, est assise sur un empilement de cartons, et devant elle, sur une simple couverture, un éventaire improvisé où je reconnais des racines de manioc et des boisseaux de maïs ; légèrement à sa droite, sur un brasero fabriqué à partir d’un petit tonneau en métal, où en préparant ses grillades, elle interpelle les passants : Ohé ohé maïsso* ! Lorsqu’un client s’arrête, ne serait-ce qu’un instant, son bagou entre en action, sans doute d’une efficacité redoutable, puisque celui-ci repart avec un cabas à grands carreaux bleu écossais rempli d’épis encore chauds.

A proximité, se tient un homme très grand, longiligne vêtu d’un boubou bleu clair aux reflets moirés qui lui descend jusqu’aux pieds. Sur sa tête, un kufi blanc aux galons dorés lui assure une prestance certaine. Il distribue des petits tracts aux passants et puisqu’il sait me susurrer d’une voix très douce des promesses de bonheur jusqu’à la fin de ma vie, je lui souris et prends l’exemplaire qu’il me tend avec un clin d’œil appuyé. On peut y lire son curriculum vitae de griot : Mamadou Traoré, spécialiste du désenvoûtement depuis cinq générations !

Désormais nimbée d’une aura invincible, je reprends mes pérégrinations sur le boulevard Barbès.

* Ce néologisme vernaculaire est une contraction à la manière franco africaine de « maïs chaud ».

Par Florence Esse
Share