DIX MOTS POUR BOUBACAR

Tant de souvenirs me viennent en mémoire à la simple évocation de son nom !…. Boubacar était un griot, truculent personnage dont la jactance amusait les plus jeunes et charmait les anciens.
Son bagou était légendaire de Dakar à Saint Louis. Lorsque je le connus sa réputation n’était déjà plus à faire. Au Sénégal dans le moindre village on vous parlait de Boubacar, de son sourire, de sa voix mélodieuse qui s’accrochait aux notes aigrelettes de la kora qu’il avait héritée d’un grand-père.
Dans chaque village, dans chaque ville, il avait adopté un arbre sous lequel il aimait à s’asseoir pour susurrer une histoire qui éveillait chez les plus vieux la nostalgie d’un passé enfui et, dans les têtes des jeunes écervelés sans mémoire, le plaisir d’une bonne histoire narrant quelque haut-fait guerrier ou amoureux.
Le plus souvent, tandis qu’il chantait, les femmes restaient à l’écart et, au seuil des maisons, elles placotaient à l’envi, volubiles commères toujours prêtes à vilipender un voisin ou calomnier une cousine.
Et puis, lorsque le soir tombait, comme à son habitude, Boubacar annonçait qu’il chanterait demain la suite de l’épopée qu’il avait aujourd’hui évoquée. Et, comme à son habitude, la foule des hommes et des gamins assemblés essayait de le retenir avec des requêtes aux accents suppliants. Mais dans la fraîcheur du soir Boubacar devenait toujours sourd aux implorations de ses admirateurs. Avec les quelques pièces qu’il avait lentement gagnées au fil des heures, il s’en allait, déjà certain que demain il serait appelé pour renouveler l’enchantement qu’il savait prodiguer. Demain ici et là en effet des « ohé » le salueraient, l’inviteraient à s’asseoir sous le grand arbre, l’imploreraient de chanter une fois encore les belles mélopées qui habitent aujourd’hui ma nostalgique mémoire.

Par Marie Augé
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