DIX MOTS POUR MES SOUVENIRS D’ENFANCE

Souvent je rêve aux jours anciens, aux heures de mon enfance égayées par la jactance continue des femmes de ma truculente famille.
Chez nous, les femmes surtout étaient originales et leur bagou explosait quotidiennement quand, penchées sur quelque panier de fèves ou de lentilles, elles s’astreignaient à trier d’un même puissant élan leurs légumes secs et leurs pensées incertaines. Il leur fallait séparer le bon du mauvais, le juste du faux et elles y allaient de leurs voix puissantes et fermes pour discuter, placoter, deviser, et parfois hurler un avis qu’elles voulaient faire témérairement approuver.
Mon grand-père alors, sage parmi les sages, se levait et, en susurrant quelques mots inaudibles, quittait la salle pour réprouver ce vacarme de voix fortes et désagréables.
Lui n’était jamais vraiment volubile. Il ne disait que l’essentiel et ses rares propos avaient toujours un tel accent de sincérité que personne ne pensait jamais à le contester. Son père lui avait appris autrefois que les griots, là-bas en Afrique, chantaient comme nos poètes de la Renaissance pour dire avec poésie et délicatesse leurs sentiments et leurs pensées. Plus tard lorsque je fus en âge de comprendre, il m’appelait souvent à ses côtés d’un joyeux « Ohé, fils » et alors près de lui j’apprenais la douceur des mots murmurés.

Par Marie Comart d’Agadir
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