J’enseigne, donc je suis !

Avant la fin de chaque semestre, je donne l’occasion aux élèves qui n’ont pas la moyenne de passer des interros supplémentaires pour essayer d’y « remédier ». Ils sont pas obligés, c’est chacun selon ses envies. Enfin bref, une élève me prie de l’interroger, elle passe au tableau, je lui donne à traduire une phrase des plus simples, genre « les roses de mon jardin sont superbes », je ne me fais aucun souci, c’est tellement simple que ça devient ridicule. Je la laisse réfléchir, une minute, deux, rien…pas un mot. Je bondis, je me lève un peu agacée  et je lui prends le marqueur des mains. A ce moment-là, je sens sa main droite trembler fort…Sans mot dire, j’écris la phrase et je lui susurre de regagner sa place, alors que des ressentis et des mots se bousculent dans ma tête « connasse, tu fous la trouille aux élèves maintenant ! « . Je me souviens mes profs de roumain, d’histoire dont on appréhendait l’arrivée, des profs imbus d’eux-mêmes et qui dispensaient leurs cours interminables en dictant d’une voix monotone et sans le moindre souci pour nous, les potaches. Le pire était que l’on devait tout apprendre par coeur et réciter comme des litanies. Des profs isolés, seuls dans leur classe, avec des élèves bien sûr, mais seuls capitaines de la barque, seuls maîtres à bord après Dieu. Ils devaient penser que la classe était le lieu privé où la transmission du savoir relevait d’une sorte de messe pour laquelle un seul officiant suffisait.

Aucun échange, aucune « interactivité » (le mot n’était même pas inventé, je crois…)

Et moi donc ? J’enseigne inlassablement. Je répète à longueur d’année, depuis maintenant plus d’un quart de siècle, presque les mêmes choses. Avec le temps, avec les temps, la passion risque de s’émousser et les réformes successives tendent à niveler par le bas.

Avant, j’enseignais la littérature française. Et même si mes élèves étaient parfois à cent lieus des poèmes dont on devait repérer les synecdoques et les métonymies, même si relever différentes tonalités d’un texte les mettaient sûrement au supplice et qu’ils n’y voyaient aucun intérêt, même pas ludique, je suis persuadée que j’avais, que j’ai eu plus de chances de faire passer aussi quelques préceptes utiles, quelques vérités indispensables (de grands mots, je sais…) et que mon discours frappait leur esprit. J’avais le bagou ! Ce qui me paraît de plus en plus improbable à présent, avec des textes sur le chômage, sur les « modèles de base de la société française », sur l’intégration…Ils ne s’en sentent pas concernés et cela les éloigne de moi.

Je les aime pourtant. Je les aimerai. Si longtemps que je partagerai avec eux un peu de cette sensibilité adolescente. Avant que je ne bascule définitivement dans le camp des vieux cons. Car je vieillis, oui, et ils ont toujours le même âge. Leurs mots ne sont plus les miens, leur musique, leurs références culturelles, leur univers donc me semble étrange et étranger. Ils préfèrent placoter au lieu de s’intéresser aux élucubrations de leur griotte de prof.

En outre, l’anglais s’est imposé et le français décline. Aurai-je de nouveau, un jour, un élève qui gagne le Trophée de la Francophonie avec un essai sur les histoires des…pierres ? Quelle qualité de texte, quelle sensibilité, quelle beauté !

Au vu des regards éteints  de certains de mes élèves, des regards perdus dans le néant de leur ennui, leur aversion de l’effort, leur difficulté à se concentrer, j’ai de forts doutes.

A quoi bon apprendre, me demanderez-vous ? Pour affronter un monde hostile, violent, qui ne les motive pas, qui ne leur donnera pas à manger…Je pense aussi à tout cela. Mais (une idée qui ne peut sortir que de la tête d’un prof ? ) je ne voudrais pas pour autant qu’ils se privent de certaines chances et qu’ils ratent certaines opportunités qui, peut-être, ne se représenteront plus. J’ai aussi tendance à considérer les études comme une possible voie de salut. C’est peut-être faux, mais il me semble préférable de partir à la conquête de ce monde avec un savoir, même avec quelques diplômes en poche plutôt que les mains vides.

Alors, ils m’arrive de pester, de tempêter pour qu’ils fassent plus d’efforts. Je suis volubile comme un acteur, je force sur mon joli accent français, je forme pour eux et avec eux des projets qui, le plus souvent, n’ont d’autre vocation que de maintenir mes neurones à flot…

Je doute donner un jour- même si ça doit être tellement jouissif, valorisant – autant de mon temps, autant d’énergie comme la prof de « Freedom Writers »… mais j’aimerais tant libérer aussi en mes élèves des forces, des talents insoupçonnés et, par mes propos, vibrer de temps en temps à l’unisson avec eux…

En relisant ce témoignage, je me rends compte que je m’étais laissé aller à des mots empreints plutôt de découragement. Mais ce n’était qu’un moment de cafard, de spleen vite oublié. Je sais que je continuerai de faire de mon mieux, en tout cas, et si l’on devait décerner une palme de l’assiduité, je pense que je la mériterais ! Vous remarquerez que mon entêtement n’a d’égal que mon ambition (mon orgueil ? )…Quoi qu’il en soit. Sinon, il vaudrait mieux que je m’en aille planter des choux…

Par Dana Barbu
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