Griot, historien, journaliste face à la vérité

Les rapporteurs d’un fait ne sont jamais neutres devant l’évènement dont ils se font les narrateurs. Il n’est qu’à lire, pour s’en convaincre, les récits d’une même bataille dans l’Histoire de la nation vaincue et dans celle du vainqueur. Les accents ne seront pas mis sur les mêmes aspects de la guerre. Chez les uns, même défaits, les soldats seront des héros capables de vaincre le froid, la souffrance et la peur, tandis que chez les autres ces même vaincus paraîtront comme des misérables brisés, effondrés sous une force qu’ils furent trop faibles pour dominer.  L’image n’est pas la même. La voix de l’historien se veut pourtant objective.

Il n’y aura que le philosophe pour souligner l’horreur de la guerre qui tue également « dans une boucherie héroïque» (Candide) les plus braves soldats qu’ils soient à la fin des opérations du parti des vainqueurs ou de celui des vaincus.

Le journaliste n’est pas soumis aux impératifs de l’historien et, parce que son devoir est de rapporter les faits dans l’urgence, son discours est par là même beaucoup moins distant de l’événement qu’il rapporte. Il se doit d’être volubile pour donner dans un minimum de temps le maximum de faits. Objectif ? Certes il veut l’être mais il veut aussi traduire l’émotion pour accrocher l’intérêt de son auditoire.
Quand il y parvient, alors la foule se rassemble et susurre alentour, échangeant des propos divers pour partager sa surprise, sa peur, voire sa condamnation. La commère n’est jamais loin pour appeler sa voisine afin de placoter plus que faire se peut sur le dernier vol ou la récente arrestation. Ohé ! , avez-vous appris que le fils de madame Durand a été placé en garde-à-vue hier ? Mais si ! Vous n’y pensez pas ! Mais c’est incroyable ! Et voilà la jactance partie pour la semaine entière.
L’événement suscite la parole et chacun se sent obligé d’ajouter au verbiage ambiant sa propre faconde comme s’il y avait nécessité à prouver qu’on a , plus que d’autres, un grand bagou.

Si l’historien ne peut se défendre de présenter les faits selon le pays pour lequel il parle, si le journaliste ajoute l’émotion à l’événement qu’il relate, si le public adjoint son bavardage à la narration de l’événement, alors où est la vérité ? Les soldats de Napoléon sont-ils à Waterloo des êtres misérables, vaincus et agonisant comme ils le méritent dans l’impuissance, la débilité, et l’épuisement ? Ou sont-ils, comme Victor Hugo le chante, de magnifiques « héros » dont Dieu osait  « tromper l’espérance » ?

Au diable la vérité de l’historien ou l’exactitude du journaliste ! Je leur préfère sans hésiter le verbe magnifiant du poète, la peinture épique du griot ou la parole truculente d’un narrateur quel qu’il soit.
Peu me chaut que Charlemagne ait perdu son combat face aux Maures dans le défilé de Roncevaux en 778. Je veux garder seulement l’image belle de Roland, agonisant seul et fier sous les étoiles, Durandal à son côté.

Par Marie Augé
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